Ma Sublime Porte


Au Soleil!

 

Vingtième tableau, la petite machine Allégories est à mi chemin ! Toute nouvelle escale au soleil, place à l’exotisme !

Cette nouvelle construction prend pour point de départ un courant artistique : l’Orientalisme.

Nous nous pencherons uniquement sur les créations picturales issues de ce courant, et non les créations écrites. Dans un monde occidental en pleine mutation au XIXe siècle, le milieu artistique et la bourgeoisie ont besoin d’évasion. Ces milieux en quête de nouveauté s’emparent donc d’un ailleurs dont la seule particularité dans cet
ensemble d’oeuvre constituant un courant et non un style – seul le thème et non la méthode de travail leur est commun – réside dans des représentations aux teintes chaudes, saturées et contrastées.

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(image : Alexandre Roubtzoff, Djamilla et Fatma)

L’art Orientaliste, à partir des carnets de voyages d’explorateurs, ou tout simplement de l’idéalisation de l’ailleurs et de l’Autre, sujet principal de ce nouveau tableau, s’inspire du Moyen orient, des cultures d’Afrique du Nord, Turques et Arabe, c’est-à-dire de toutes les régions dominées par l’empire Ottoman, de l’histoire actuelle de ces régions, mais surtout, des siècles précédents, dont un des principaux emblème historique est le sultan Soleman le magnifique.
Cette scène se situe à la fin du XIXe, Belle époque, je me permets un petit retard anachronique puisque qu’à cette période, en France, lieu ou le thème exotique a le plus marqué l’art, l’attrait orientaliste s’essouffle progressivement.

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Image : Frank Dillon, Le Harem du sheikh Sadat, 1870

A coté des scènes de vie quotidiennes, évènements historiques et description de voyages dont la visée est purement
ethnologique, s’ajoutent des représentations plus voluptueuses ayant pour thème l’univers et les mode de vie au sein des Harems Sultaniens, inhibitrices d’une mode « exotique » et tendancieuse dans les salons parisiens.
Le Harem, institution étrangère à la culture, aux mentalités, au schéma social monogame et surtout au dogme religieux catholique des pays occidentaux devient symbole de l’interdit, et donc du fantasme autour de cet interdit.
Proche du monde européen, l’empire du « grand turc » du XVIe et XVIIe, tel que se le représentait l’imagination collective, est devenu le symbole de « l’ailleurs rêvé ». Via les représentations exotiques des femmes peuplant le harem, les artistes expriment des fantasmes inavoué de soumission et servitude. De nombreuses cartes postales que l’on peut imaginer, par exemple, vendues dans les quartiers plus libres de la capitale, se voulaient photographies rapportées d’Orient. Elles présentaient des prostituées en modèles « sultanes », prenant la pose dans les bordels décorés, icone érotique sortie tout droit des contes des mille et une nuit. Le puritanisme Victorien ira même jusqu’à associer l’adjectif « turc » a toute image de ce type ou, plus généralement, à toute représentation considérée comme obscène. Ce terme devient donc un code pour signifier l’indécence, il cristallise tous les fantasmes autour de l’ailleurs.

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image : carte postale du début du XXe, tous les symboles orientaux (tissus, drapés, bijoux) participant au fantasme de l’ailleurs sont réunis, y compris le voile, en réalité interdit des harems à cause de sa transparence!

 

Face à la liberté qu’on pris les artistes dans leur représentation du Harem, rares sont les témoignages objectif de voyageurs : une prise de recul est nécessaire à ce sujet. En effet, les nombreux observateurs chrétiens convertis à l’Islam ne peuvent se libérer entièrement du voile de la subjectivité, influencé par les images préconçues des rapports homme/femme ou de l’image qu’il se faisait du sérail avant leur contact avec les moeurs orientales. La plupart des informations venues tout droit de ces impénétrables espaces, qu’elle viennent d’esclaves, domestiques ou parents de « captives » passait également par le bouche à oreille local, lui même subjectif de l’idéalisation d’un espace trop peu connu des autochtones.
Il est important de saisir le contexte historique et sociologique contemporain aux représentations Orientalistes : la sexualité est un sujet tabou et « diabolique » du point de vue religieux, toute allusion à ce sujet est considérée comme blasphématoire. La représentation des corps nus par les artistes doit être précisément justifiée, ce qui explique en grande partie l’omniprésence des mythes antiques Grecques et Romains, sujet « prétexte » à la représentation
sensuelle et dévêtue de Venus, nymphes et autres mortelles courtisées des Dieux

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image : Auguste Renoir, scène de Harem à Montmartre

Début de la belle époque, contexte historique de notre tableau, les maisons closes sont encore fréquentées mais leur fin approche. Nous sommes à Pigalle, dans le Paris Romantique et plus libéré.  Plus précisément nous nous trouvons dans l’atelier d’un artiste Peintre, en plein travail avec son apprenti et ses quatre modèles. Ce peintre, personnage
extravagant et appliqué à sa tache, couche sur la toile une situation impressionnante à partir d’une mise en
scène minutieusement installée par son assistant : sa propre représentation du Harem. Nous sommes dans
l’esprit d’un artiste orientaliste. Bien entendu, j’assume le parti pris de la « représentation mode XIXe » poussée et schématisée à l’extrême, au détriment d’une représentation historique d’un sérail. A la manière d’un touriste étranger actuel qui simplifie Paris en lui attribuant l’éternelle image romantique et sa trop connue Tour Eiffel ; celui ci, en voyageur imaginaire, représente l’Orient via des personnages totem très connus et idéalisés des Occidentaux.

Ses modèles incarnent Solemane le magnifique, adjectif valorisant qui lui a justement été attribué par les occidentaux, Roxelane, sa célèbre épouse et favorite, femme de pouvoir et d’intrigue, Schéhérazade, personnage fictive, conteuses des histoires populaires arabes Les Milles et Une nuit, et une 3e courtisane, inspiration plus personnelle, évocation de Emilienne d’Alençon, demi mondaine contemporaine au libertin amoureux, qu’il fantasme dans cet univers peu vraisemblable.

Attention, cette présentation du tableau n’a que la prétention d’une petite lueur de bougie, pour ceux qui veulent s’éclairer sur ce sujet fascinant et … obscure justement! Je peux vous conseiller de nombreux ouvrages pertinents qu’il me faut ici simplifier au maximum.

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images : Le harem, nus roses, Picasso, 1906

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Algériens prenant leur café, Eugène Girardet

La Réalité

Avant de parler du mode de représentation de celui ci, Voici quelques informations sur la réalité du Serail.

Le harem, avant de designer plus précisément la suite des femmes qui entouraient un personnage important, signifiait « espace sacré à l’abri des attaques ». Cet « Espace sacré » doté d’un mode de fonctionnement quasi carcéral est pourtant vu comme un jardin d’Eden par les occidentaux.

Les Harem des nobles se composaient de quatre épouses au maximum, seuls les harems sultaniens, emblématiques du pouvoir du régent, se composaient d’un microcosme coupé du monde comptant une population d’un bon millier de personnes.

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image : Jean Auguste Dominique Ingres, La grande Odalisque

Dans ce lieu très hiérarchisé organisé par des règles strictes. Hommes et femmes portaient des tenues similaires et couvrantes. Les hommes n’avaient pas leur place dans un lieu symbole de l’exclusivité totale du souverain, ils devaient impérativement être privé de toutes virilité. Cette partie de la population est donc composée d’enuques, d’enfants et de proche famille masculine des femmes du sérail, famille avec laquelle elles entretiennent donc des rapports non ambigus.

Les règles de vie s’appliquent à tous et au sultan lui-même, qui ne peut agir à sa guise. Par exemple, il est interdit de visite à l’une de ses suivantes si celle-ci reçoit amies et hommes de son entourage familial.

Gérard de Nerval, lors d’un voyage en Egypte en 1851 « Chaque maison était divisée en deux parties tout à fait séparées, l’une consacrée aux hommes et l’autre aux femmes, il y a bien un maitre d’un côté, et de l’autre une maitresse. Cette dernière est la mère ou la belle mère ou l’épouse la plus ancienne ou celle qui a donné le jour à lainé des enfants. »

Par Ordre hiérarchique, les habitantes du sérail sont esclaves (servantes), favorites (amantes), concubine (mère d’un enfant du roi) et épouses si celles ci arrivent à s’attirer la sympathie et la protection du Roi. Ces femmes sont isolées entre elles grâce à la structure labyrinthesque du harem; l’ensemble de ces suivantes est régenté par la mère du sultan,
personnage maitre des lieux. Il est difficile de connaitre l’intégralité de ces lieux, tant leur organisation et leur assignation exclusive à certains membres de la population rend difficile l’accès à de nombreux espace du palais.

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image : François Gabriel Lepaulle, Le Pacha et son harem, 1886

Cette « prison dorée » ne possède qu’une porte d’entrée, que l’on nomme « La sublime Porte ». Par association d’idée, la formule « la sublime porte » a désigné la porte ottomane et caractérisé ensuite tout l’empire, preuve du pouvoir énorme du Harem sur l’imaginaire, d’ou le titre de ce tableau, qui permet au visiteur de passer « la sublime porte » reconstituée.
Il important d’écarter le principal cliché accolé à la fonction du harem : il n’est pas destiné aux simples plaisirs de la chaire – point de débauche dans un lieu ou les rendez vous entre Sultan et odalisque se faisaient de nuit, dans le plus grand secret – mais à engendrer un héritier.

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Image : Eugène Giraud, Harem Egyptien

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Image : Danseuse Maure, Kees Van Dongen, 1910

Pourtant, de notre point de vue actuel, une loi cruelle à l’époque instaurée par un monarque face à cette multiplicité de
femmes toute potentiellement mère d’un héritier si repérée par le sultan, va à l’encontre du besoin capital d’assurer une
descendance. En effet, tous les autres frères, élevés des la petite enfance dans un espace assimilable à une cage, sont, quelque soit leur âge, étranglés avec un lien de soie afin d’assurer une mort discrète, par des bourreaux nommés « les muets du sérail ». Ce massacre à lieu le jour de l’avènement de leur ainé. Les filles quand à elles, étaient mariées à des bourgeois ou personnalités et menaient ensuite une existence « normale », à l’inverse de leurs frères tous condamnés.

Cette loi ainsi que la nécessité pour les femmes de « faire leur place » fait du Harem un lieu à haute intrigue, où les meurtres commandités par n’importe quel membre de la hiérarchie sont chose extrêmement courante. Dans ce lieu s’expriment donc à l’extrême la méfiance et la crainte de l’autre, la haine « fratricide » et une sorte de « complexe d’Oedipe » inversé, entre un fils et une mère qui garde les pleins pouvoirs malgré la fonction de son descendant.

L’exclusivité totale du sultan sur un nombre aussi important de femmes symbolise le pouvoir de celui ci, tant auprès de la population locale que des étrangers. Au sein du harem, la toute puissance du monarque passait également par la surveillance de tous, un certain culte du regard et de l’omnipotence était entretenu, il est a la fois parfois et nulle part, le sultan voit tout.

Voici deux exemples concrets liés au culte du regard au sein du Palais : les salles de réunion était grillagées, on pouvait voir sans y être vu. Les vizirs ne savaient donc jamais quand leur souverain était présent pour les observer ou non et se devaient donc de porter en permanence une grande attention aux propos qu’ils tenaient lors de ces conseils.

Les favorites du roi étaient désignées par une expression qui signifiait « à L’oeil ». Les esclaves qui savaient être vues du roi devenaient donc des odalisques, noms qui se traduit par « pour la chambre ».

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image : Théodore Rali, Drame au harem, 1908

« N’est-il pas étrange, interroge Fatema Mernissi (Ecrivain, sociologue et Féministe Marocaine) que, dans l’Orient
médiéval, des despotes comme Haroun al-Rachid recherchaient des esclaves érudites tandis que dans l’Europe
des Lumières, des philosophes tels que Kant rêvaient de femmes incultes ? »

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Fernand Cormon, Meutre au Serail, 1874

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Le Harem, Emile Bernard, 1912

L’odalisque, emblème de l’Ailleurs dans les représentations Orientalistes

L’odalisque – représentation de la femme nue offerte à tous, curieux qui parcourent des yeux une toile orientaliste – femme qui à fait vagabonder les imaginations, était une esclave vierge, au service du harem.

Elle devait « être vue » du sultan pour passer du statut de simple servante, sous les ordres de la reine mère, au statut d’éventuelle favorite. A l’inverse des moeurs occidentales qui exigeaient que la place d’une femme en société se limite à de son rôle de mère, le sultan demandait un certain niveau de connaissance et surtout, un certain talent oratoire de la part celles qui pouvaient le séduire. Cet impératif a donc fait du Harem un haut lieu d’éducation. Les esclaves suivaient de nombreux enseignements et apprenaient entre autre la calligraphie, les arts décoratifs, la musique, les langues…

Lorsqu’une odalisque servait au plaisir sexuel du sultan, sa culture et son sens de la repartie étaient son arme de séduction principale auprès de lui afin de s’assurer d’autres rendez vous nocturnes. Porter un enfant lui permettait d’accéder ensuite au statut de concubine et de quitter le sérail après la naissance d’un fils, elle pouvait rester si elle donnait le jour à une fille. La loi interdisant de réduire une musulmane à l’esclavage, toutes les odalisque sont non musulmanes, converties par la suite, et d’origine caucasienne. Entre énuques et courtisanes, le Harem était donc un espace multiethnique ou la descendance du sultan avait donc deux origines. Les esclaves femmes étaient généralement données en cadeaux au sultan ou achetées au marché. Certaines familles géorgiennes et caucasiennes ont aussi poussé leurs filles à intégrer le palais en se faisant passer pour esclave, ambitionnant pour leur progéniture la royale place de concubine ou favorite.

Dotée d’une bonne éducation apprise au sein du lieu de vie même, les femmes aimées du sultan parvenaient ensuite à s’ingérer par la voix de celui ci dans les affaires politiques et économique de l’empire!

Dotée d’un bon sens de la parole, d’une aura séductrice et d’un certain sens de l’intrigue, une esclave simple servante pouvait donc ambitionner d’atteindre une haute fonction et un haut titre « officiel » de favorite et « officieux » de femme d’influence au sein du harem.

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Image : Paul Louis Bouchard, Après le bain

Le harem, sa représentation

 

Les images ajoutées à ce descriptif parlent d’elles même.

Contrairement à ce que les habituelles descriptions de la vie de harem nous portent à croire, elles ne passent pas leur vie allongées sur un divan moelleux dans un dolce farniente, parées d’or et de pierres précieuses, fumant et appuyant sur des coussins qui s’affaissent sous ces bras rendus si potelés par l’indolence, tandis ce que les énuques et les esclaves se tiennent devant elle, épiant le moindre signe et impatients de leur épargner le moindre mouvement.

La femme dans la peinture Orientaliste, Lynne Thornton

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Image : Fernand Cormon, La femme dans la peinture Orientaliste

Le Harem, lieu exotique aux mœurs considérées plus libres devient un nouveau sujet prétexte à la représentation des corps, la « profanation » imaginaire du Harem est, au yeux d’une société occidentale monogame ou la sexualité est un sujet indécent, le lieu et moyen d’expression de tous les fantasmes, fantasmes obsessionnels des peintres orientalistes concentrés sur l’odalisque, femme offerte et modelable, emblème de cet ailleurs de rêve. Le sujet s’est décliné sous d’autres représentations, qui se rattachent toujours à l’espace sacré du harem : Des scènes de femmes au hammam et de vente de jeunes esclave au marché destinées à devenir de nouvelles servantes.

L’odalisque du peintre orientaliste correspond aux canons esthétiques occidentaux, particularité surprenante mais involontairement non dénuée de pertinence historique puisque la plupart des esclaves femmes sont d’origines caucasiennes. La courtisane est souvent allongée, nue avec un rien de voile vaporeux sur le corps, adoptant une attitude lascive et détendue, repue de plaisir. Elle porte beaucoup de bijoux, et garde une pose séductrice mettant en valeur ses courbes, consciente d’être épiée d’un étranger, acceptant ce jeux voyeuriste. Des objets représentatifs de l’Orient vu par l’autre les entourent : plumes de Paon, Narghilé, instruments de musique, coussins et miroirs. Outre cette nudité provocante quasi systématique, second point important de cette représentation : la femme du sérail est silencieuse, son existence est dédie à satisfaire le sultan, elle est donc en position d’obéissance. Ce n’est pas un
personnage mais bien une icone féminine. L’odalisque n’est qu’un corps offert au spectateur, dénué de toute individualité.

Ce corps est un objet sexuel que l’homme veut posséder, possession obsessionnelle qui ira jusqu’à la destruction de ses corps que la violence du trop célèbre tableau de Eugène Delacroix « La mort de Sardanapale » illustre.

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Image gauche : Marché aux esclave, Fabio Fabbi

Le sultan, parfois vu comme un despote, est rarement représenté puisque le créateur s’octroie la place royale. La femme n’est qu’un objet de désir que l’on peut modeler selon ses souhaits et à qui on interdit la parole. L’odalisque
incarne plus largement le fantasme de la soumission féminine dans sa généralité.

Je me permet donc de reprendre une hypothèse émise par Pierre Brodier issue de L’Odalisque ou la Représentation de la Femme imaginaire : l’odalisque est une projection certes, du fantasme, mais, de manière plus réaliste, elle est une image de la prostituée, femme entièrement au service des fantasmes masculins.

Bien sur, nous nous accordons ici à décoder les intentions profondes des artistes orientalistes, mais au delà de l’expression d’un fantasme violent qui pourrait, au premier abord, choquer, les corps nu et parfaits de ces icones représentées avec la même minutie que ceux des Venus antiques témoignent également et surtout d’une adoration et d’un puissant désir envers la figure éternellement inspiratrice de la femme fatale.

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Images : Felix Auguste Clément, Titre? et Eugene

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Guerard, scène de Harem, 1851

Les personnages « réels »

Le peintre – Roland

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Ce personnage, assisté par un apprenti, déjà présenté brièvement dans l’introduction est peu individualisé, il n’existe ici que pour le sujet qu’il peint. Il est une icone : l’image romantique (et sans aucun doute erroné, notre siècle aussi idéalise son passé!) de l’artiste débauché au XIXe. Il est la justification qui permet une mise en scène se voulant conforme au mode de représentation orientaliste même si j’assume ici quelques digressions avec le style initial.

Je me permets donc quelques libertés grâce à ces deux rôles. A la manière (un peu plus atténuée quand même!) de Velázquez dans Las Meninas, je souhaite accorder une place importante dans l’espace d’avant plan au peintre et à sa vie privée, figurée dans l’unique morceaux d’atelier non décoré du pseudo Harem, et surtout, au ressenti de celui ci face à ce qu’il construit.

Il est amoureux d’une courtisane, Emilienne d’Alençon et choisit d’exprimer son adoration et son désir via une scène improbable dans un sérail. D’une expérience individuelle nait une image reprenant des codes et personnages compréhensibles par le public XIXe.

L’assistant du peintre, décorateur – Guillaume

Ce personnage existe ici dans l’objectif de créer une distanciation entre la représentation et le contexte « réel » du tableau que ces deux rôles masculins incarnent. Sur un des décors les plus ambitieux depuis la naissance du projet allégories, quoi de plus pertinent que de faire un clin d’oeil à mes décorateurs et d’en recruter un pour jouer son
propre rôle? La présence de l’apprenti permettra également, en plus d’indiquer clairement que tout n’est ici qu’une construction géante, de séparer, et, à la fois, de créer un lien entre le monde réel et le monde imaginaire.

Les personnages issus du monde imaginaire, modèles du peintre

Solemane Le magnifique – Jérôme

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Mini condensé historique pour comprendre l’influence que ce monarque a eux sur l’occident lors de son règne : Il est le 10e sultan de la dynastie ottomane et au régné au XVIe. Tout au long de son règne, il a mené et remporté de nombreuses conquêtes militaires. Avant Gardiste, défenseur de l’éducation des enfants, qu’il a fait développer, mais aussi de la justice : il a reformé tout le système judiciaire ottoman, ce qui lui a valut le surnom local du « législateur ».

Mécène, et artiste lui même, il écrit sous le nom de Muhibbi (« Amoureux »). Même s’il ne s’agit que de mon interprétation personnelle, ses écrits, du moins le peu trouvé sur internet, qu’ils soient liés à ses sentiments, a la religion et à son rôle de monarque dévoilent une modestie et une sensibilité qui m’ont particulièrement touché et fait choisir ce personnage au profit du sultan fictif des contes des mille et une nuit, autre « totem » des occidentaux. Cet
homme de pouvoir a été très influencé par son épouse, Roxelane, devenue en quelque sorte une conseillère.

Dans les représentations orientalistes, l’image qui est donnée du sultan donne une impression de très haute autorité : le souverain à besoin de marquer et d’asseoir sa toute puissance en se montrant distant, inaccessible ou inflexible avec ses servantes. Dans ce tableau, je fais également du sultan une icone et non une personnalité particulière. Sa
présence au milieu des trois courtisanes est neutre. Fier, il s’adresse plutôt au spectateur et non aux courtisanes, spectateur à qui il veut montrer sa toute puissance.

Roxelane – Mademoiselle Chérie

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Roxelane, Hurrem Sultan s’appelle en réalité Aleksandra Lisowska, d’origine Ruthaine (ancien territoire situé à proximité à l’actuelle Urkraine) elle est faite prisonnière de guerre et vendue comme esclave a Pargali Ibrahim Pacha, ami du sultan et futur grand vizir. Donné en cadeau à la reine mère, elle est surnommée Hurrem (qui signifie « joyeuse ») par celle ci. Très vite repérée par Soliman, elle donne rapidement naissance à un fils, Soleman et elle auront quatres fils. La tradition veut que les favorites quittent le harem après avoir enfanté un garçon, le sultan s’y oppose et garde sa favorite auprès de lui. Roxelane réussît à convaincre son amant amoureux de l’épouser et de lui rester fidèle. L’épouse (monogame! je vous laisse imaginer le scandale à l’époque) réussira ensuite à influencer son royal mari afin d’exiler et supprimer tous ses opposants : conseillers du roi, son acheteur le grand vizir, et les anciennes épouses de Solemane. Roxelane, captive devenue esclave, réussît, en séduisant le sultan, à devenir non pas épouse mais reine. Elle sera donc représentée peu vêtue, dans la logique érotique orientaliste, mais proche du sultan, au dessus des autres courtisanes, en femme de pouvoir.

Aouva -Schérérazade

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La première version européenne des contes des Mille et une nuits – devenue le point de référence principal des européens pour l’Orient – est publiée en 1704. C’est de cet intérêt marqué pour l’univers particulier et les histoires issues de cet univers traduites par Antoine Galant que naitront les deux mouvements orientalistes. Deux styles portant le même nom mais deux point de vue et choix de sujet d’inspiration différents au XVIIIe (axé sur l’humanisme) et XIXe siècle (axé sur le fantasme).

Le roi Shahriar, déçu de la légèreté de ses épouses, choisi, chaque nuit, de consommer une nouvelle union et de faire exécuter la nouvelle épouse le lendemain. Afin de retarder son funeste destin, Schéhérazade raconte un morceau d’histoire au Roi, que le lever du soleil interrompt, reportant ainsi la fin de ce récit à la nuit prochaine… Le récit initial a été considérablement modifié afin de s’adapter aux moeurs des nouveaux lecteurs. Dans la version connue de tous, Schéhérazade est une femme imaginative mais réduite à une image légère et voluptueuse.

Dans la traduction première et les représentations artistiques qui s’en sont inspirées, l’action n’est plus psychologique, elle n’est plus centrée sur la narration de la jeune femme et le suspens de l’attente, c’est ici le corps de la belle conteuse, son apparence, ses gestes, les danses qu’elle effectue, sa beauté… et non son érudition qui éveillent l’intérêt. Dans la tradition Orientale, Shéhérazade est une intellectuelle, une savante. De part sa capacité à captiver l’auditeur avec ses histoires, à contrôler sa propre peur et a anticiper des récits qui plairont au sultan qu’elle réussît à percer à jour, elle annihile les motivations du sultan et parvient à le convaincre de lui accorder sa confiance et de ne pas la tuer. Elle sauve ainsi toutes les jeunes filles de la cité. Son pouvoir sur la psychologie de son ravisseur, devenu ensuite époux apaisé et aimant, en fait une héroïne intellectuelle. Par la parole seule, la jeune femme échappera à la mort et anéantira les convictions et choix du despote.

A côté de Hurrem Sultan, reine et femme de pouvoir, nous représenterons donc une femme savante, deux personnalités plus subversives qu’obéissantes sont ici compagnie du sultan.

Emilienne d’Alençon – Angel Dust

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L’étrange présence anachronique et incongrue dans ce tableau d’une demi mondaine relie les fantasmes de son auteur à une représentation plus généraliste de la femme fatale idéale. La Belle courtisane (prostituée de « luxe ») est une vedette aux côtés de Caroline Otero et Liane de Pougy, trio de charme surnommé « les trois Grâces » en référence aux divinités antique romaines personnifiant la beauté, la séduction et la fécondité.

Elle est issue des milieux populaires, formée aux bonnes manières et éduquée par son premier admirateur. Poétesse à ses heures perdues, la belle n’est pas dénuée de connaissances mais c’est via sa beauté, ses numéros de danseuse notamment aux Folies Bergères et par la diffusion importante de son image à l’échelle internationale qu’elle est devenue fantasme de son temps. De part les passions et les fascinations que les « grandes horizontales » ont déchainées et entretenues ; fréquenter et entretenir une courtisane relevait du domaine du prestige et assurait au
prétendant généreux une certaine reconnaissance sociale dans son milieu.

L’image de la belle courtisane auprès de son public et du personnage qu’elle crée pour plaire à celui ci est révélatrice
des mentalités du XIXe. Dans un monde où même les érudits ne perçoivent le sublime chez la femme que dénué d’un savoir trop important, en femme enfant, à l’inverse, les courtisanes des harems devaient posséder un certain niveau culturel et intellectuel.

Ici, je me permet de nouveau quelques fantaisies : le libertin choisit, en idolâtre du fantasme inaccessible, de figurer des icones sensuelles « ambigües ». « Méfiez vous de l’eau qui dort », la femme, de part l’état d’adoration qu’elle éveille chez l’homme, possède plus de pouvoir qu’il n’y parait. Elle peut, à la manière des personnalités complexes de Roxelane et Schéhérazade entourant le sultan, influencer, et pourquoi pas, duper son admirateur.

Dans cette mise en scène exotique et sensuelle, nous ne sommes pas dans la simple imitation de style, les corps peu vêtus sont objets de désirs mais ils ne sont pas dénués d’individualité. Le sultan ne possède pas le pouvoir total qu’il affiche. Les trois femmes vont s’échanger des messages et objets sans que le sultan ne le voie (point mise en scène
concernant « le complot » de ces femmes sur seconde fiche projet) échanges discrets qui révèleront un pouvoir caché des captives.

Dans ce tableau ou nous tentons de reproduire le plus justement possible, le style chaud et coloré invitant au voyage des peintres orientalistes, en me basant sur les histoires des personnages féminins représentes et sur mes propres convictions féministes, je m’écarte du point de départ et actualise celui ci pour proposer une autre image de la femme, détournée du cliché premier

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