Madame Bovary


 

Quand Madame Bovary parut, il y eut toute une révolution littéraire

Emile Zola

 Place à la fantasmagorie et au surnaturel! Bienvenue dans l’imagination, et plus précisément dans le fleuve noir des pensées désillusionnées de Emma Bovary!

Je vous propose d’adapter (très librement!) le célèbre Madame Bovary, moeurs de Province de Gustave Flaubert, roman sans doute allergène pour beaucoup d’entre vous car un peu trop étudié et trop tôt en salle de classe, qu’un nouveau regard proposé dans ce tableau pourra peut être permettre de réellement apprécier.

Notre représentation s’écarte des précédentes créations allégories : elle n’aura ici aucune visée historique. La reconstitution est mise de côté au profit de l’élaboration d’une « représentation intérieure ». Ce sont uniquement les émois de notre « héroïne » que nous allons mettre en scène, nous déconnectant volontairement des représentations plausibles (habitat et mode vestimentaire) de la petite bourgeoisie du XIXe.
Néanmoins, avant de nous en écarter dans notre approche esthétique, une présentation de l’œuvre de départ et de son contexte réel et narratif est nécessaire. Gustave Flaubert est contemporain de l’explosion du style romantique (1820-1850).

Madame Bovary, mœurs de province, résultat de cinq années d’écriture forcenée, est en quelque sorte, son constat personnel de ces influences romantiques sur les lecteurs et artistes ayant suivit ce mouvement, bilan bien entendu très négatif, au vu de la tragédie mise en scène dans ces pages.

Il y a en moi, littérairement parlant deux bonhommes distincts : un qui est épris de gueulades, de lyrisme, de grands vols d’aigles, de toutes les sonorités de la phrase et des sommets de l’idée : un autre creuse et fouille le vrai tant qu’il peut
 Ce livre me tue ; je n’en ferai plus de pareils. Les difficultés d’exécution sont telles que j’en perds la tête dans des moments. On ne m’y reprendra plus, à écrire des choses bourgeoises. La fétidité du fonds me fait mal au cœur.
J’ai la gorge éraillée d’avoir crié tout ce soir en écrivant, selon ma coutume exagérée.

– Qu’on ne dise pas que je ne fais point d’exercice, je me démène tellement dans certains moments que ça me vaut bien, quand je me couche, deux ou trois lieues faites à pied.

Suite à la parution du livre, Flaubert fut accusé d’outrage à la morale publique et religieuse et bonnes mœurs mais acquitté, les « peintures lascives » et « l’éloge de l’adultère » lisible entre les lignes choqueront la morale.

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caricature : Flaubert disséquant Emma Bovary, à la recherche de ses étranges émois

Si Don Quichotte, anti héros chevaleresque est la source d’inspiration première de Flaubert dans la création du personnage de Emma, celui ci a pris pour point de départ un fait divers contemporain reconnus par des lecteurs observateurs : la vie tourmentée et le suicide de Delphine Delamare. Le destin de sa « petite bonne femme » est, d’un point de vue narratif, l’adaptation fidèle du parcours de Delphine.
Charles Bovary est Eugène Delamarre, médecin de campagne que l’ambitieuse a su séduire. La jeune épouse est vite lassée de sa vie trop paisible et de sa petite fille non désirée, qu’elle abandonne à une nourrice. L’ingénue se laisse charmer par Louis Campion (Rodolphe Boulanger), homme épris des femmes qui refusera de sacrifier sa liberté et de quitter le village de Ry (Yvonville l’Abbaye dans la fiction) pour l’aventure romanesque dont rêve Delphine.
L’idéaliste s’éprend ensuite d’un clerc de notaire, Narcisse Bollet, qui prend les traits de Léon Dupuis sous la plume de Flaubert. La jeunesse et l’inexpérience de celui ci, mêlée à ses craintes d’échec professionnel qu’une mauvaise réputation provoquerait, le poussent à rompre avec une femme trop passionnée, possessive et peu discrète. Seule différence avec le récit de Flaubert, les écarts de Delphine sont connus de son mari lors de sa seconde idylle, mais ignorés Trop dépensière lors de ses 11 années de mariage, très endettée et rendue profondément neurasthénique par sa situation financière et sentimentale, elle se suicide à 28 ans.
Dans le roman, Emma reviendra auprès de ses amants afin d’éviter la vente de tous ses biens. Indifférents au malheur dont elle est responsable, ceux ci lui refuseront l’aide financière demandée. Emma se suicide à l’arsenic, poisson volé chez Mr Homais, le pharmacien. Eugène (en?) meurt deux ans plus tard, tout comme son alter ego de papier, Charles, après avoir découvert les liaisons adultères et rencontré Rodolphe, sans aucune rancune :

Accoudé en face de lui, il mâchait son cigare tout en causant, et Charles se perdait en rêveries devant cette figure qu’elle avait aimée. Il lui semblait revoir quelque chose d’elle. C’était un émerveillement. Il aurait voulu être cet homme.

Son orpheline finira sa vie pauvrement et travaillera comme ouvrière dans une filature de coton.
Ce roman est une sorte de tableau impitoyable d’une vie ordinaire, du désenchantement d’une bourgeoise aveuglée par une vision romantique et irréaliste du monde. Elle est prisonnière de sa condition sociale, de sa place de femme, et surtout, de la réalité! Nous nous intéresserons avant tout au rapport aux autres qu’entretien Emma, ici, à sa fille, son mari ses deux amants, ainsi qu’à son difficile rapport au réel et au passé, souvenirs – que représente partiellement le « fantôme » de la marquise de la Vaubyessard – déformés par un ressenti excessif et en décalage permanent. Affectée d’emblée à une existence qui lui préexiste au travers ce titre « Madame Bovary », nom que porte trois femmes dans le livre – La mère de Charles, sa première femme et Emma, ce tableau se veut description d’un point de vue particulier, d’ou ce choix à contre courant et l’emploi du prénom « Emma » Bovary, titre de ce tableau. Je veux affirmer l’individualité d’un personnage, qui, à l’instant T, prend conscience de ses échecs successifs. Elle est repoussée par Rodolphe qui lui refuse l’aide financière dont elle a besoin. C’est cet état second, cette sorte d’embrasement intérieur suite à la confrontation avec Rodolphe que je prends pour point de départ. A cet instant où la détresse la plus totale se lit au travers des mots de Flaubert, Emma prend sa dernière décision et court voler du poison chez le pharmacien.

 

Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l’écrasait ; et elle repassa par la longue allée, en trébuchant contre les tas de feuilles mortes que le vent dispersait. Enfin elle arriva au saut-deloup devant la grille ; elle se cassa les ongles contre la serrure, tant elle se dépêchait pour l’ouvrir. Puis, cent pas plus loin, essoufflée, près de tomber, elle s’arrêta. Et alors, se détournant, elle aperçut encore une fois l’impassible château, avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fenêtres de la façade.

Elle resta perdue de stupeur, et n’ayant plus conscience d’elle-même que par le battement de ses artères, qu’elle croyait entendre s’échapper comme une assourdissante musique qui emplissait la campagne. Le sol sous ses pieds était plus mou qu’une onde, et les sillons lui parurent d’immenses vagues brunes, qui déferlaient. Tout ce qu’il y avait dans sa tête de réminiscences, d’idées, s’échappait à la fois, d’un seul bond, comme les mille pièces d’un feu d’artifice. Elle vit son père, le cabinet de Lheureux, leur chambre là-bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eut peur, et parvint à se ressaisir, d’une manière confuse, il est vrai ; car elle ne se rappelait point la cause de son horrible état, c’est-à-dire la question d’argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son âme l’abandonner par ce souvenir, comme les blessés, en agonisant, sentent l’existence qui s’en va par leur plaie qui saigne. La nuit tombait, des corneilles volaient. Il lui sembla tout à coup que des globules couleur de feu éclataient dans l’air comme des balles fulminantes en s’aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre sur la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun d’eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplièrent, et ils se rapprochaient, la pénétraient ; tout disparut. Elle reconnut les lumières des maisons, qui rayonnaient de loin dans le brouillard. Alors sa situation, telle qu’un abîme, se représenta. Elle haletait à se rompre la poitrine.
Puis, dans un transport d’héroïsme qui la rendait presque joyeuse, elle descendit la côte en courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, l’allée, les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien.

 

Le Bovarysme, maladie générale?

 

Cette œuvre, considérée maintenant comme fondatrice du naturalisme a donné naissance au terme de « Bovarysme ».

L’auteur, qui a prit soin d’ajouter « mœurs de province » à son titre, s’intéresse à la petitesse des mentalités paysannes et bourgeoises, conditionnées par leur appartenance sociale, « caste » ou Emma se sent prisonnière, aspirant à la paresse et au luxe aristocratique.

Ce « roman de la fatalité » se construit autour des cinq personnages que nous mettons en scène, mais aussi autour de ceux que nous laissons dans l’ombre, archétypes des mentalités de la bourgeoisie du XIXe.

Nous pouvons citer l’Abbé Boursinien, ecclésiastique en réalité plus pragmatique que spirituel, assez peu dévoué à ses fidèles, et qui cache son laxisme sous une dévotion feinte. Monsieur Homais, le pharmacien, commerçant qui se rêve grand savant, – et qui tente de prouver aux villageois via des discours ridicules et des idées préconçues sa supériorité intellectuelle – ne montre ici, au final, que la bêtise et l’étroitesse d’esprit provinciale.

Se rêvant une meilleure image d’eux même de leur existence, tous les personnages de Flaubert sont atteints d’un étrange mal, concept « héritage » de cette oeuvre, dont nous sommes parfois tous proches : Le Bovarysme.
Présenté en Emma comme une fuite et un rejet du monde établit pour une vie plus exaltante, le bovarysme est un des « symptôme » du romantique, il traduit un « état d’insatisfaction, sur les plans affectifs et sociaux, qui se rencontre en particulier chez certaines jeunes personnes névrosées, et qui se traduit par des ambitions vaines et démesurées, une fuite dans l’imaginaire et le romanesque

Emma, ici représentante plus générale des ambitions contrariées, est conditionnée par ses origines, qu’elle tente de fuir tout au long de sa vie. Elle ne peut idéaliser, par exemple, son contexte de vie : le calme des villages et des forêt que vante Chateaubriand dans ses lectures sentimentales. Toujours poussés à désirer ce que nous n’avons pas, elle renie sa situation actuelle et cherche un ailleurs :

Elle connaissait trop la campagne ; elle savait le bêlement des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituée aux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentés.

Elle n’aimait la mer qu’à cause de ses tempêtes, et la verdure seulement lorsqu’elle était clairsemée parmi les ruines.
Elle est conditionnée par ses origines mais aussi par son éducation. Flaubert dénonce la littérature romantique et les idées utopiques qu’elle véhicule, littérature dont Emma s’est abreuvé au couvent :

Ce n’étaient qu’amours, amants, amantes, dames persécutées s’évanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu’on tue à tous les relais, chevaux qu’on crève à toutes les pages, forêts sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers, nacelles au clair de lune, rossignols dans les bosquets, messieurs braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l’est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes
A partir de ces deux conditions « déterministes » que Charles nommera dans le roman « (c’est la faute de) la fatalité » : Il dénonce les dangers des rêves qui dénaturent la réalité, rêves jamais remis en question qui vont conduire Emma à la mort, d’avoir espéré un idéal impossible car probable seulement dans l’imagination.

C’est une mise en garde tragique contre l’idéal fantasmé qui sommeil en nous tous. Emma meurt d’avoir cru réalisable l’expérience des stéréotypes et images toutes faites de l’amour et de l’inaccessible aristocratie.

Tout ce qui l’entourait immédiatement : campagne ennuyeuse, petits-bourgeois imbéciles, médiocrité de l’existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier où elle se trouvait prise, tandis qu’au delà s’étendait perte de vue l’immense pays des félicités et des passions.

 

L’axe de notre adaptation

 

Croyez-vous donc que cette ignoble réalité, dont la reproduction vous dégoûte, ne me fasse tout autant qu’à vous sauter le coeur ? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j’ai la vie ordinaire en exécration. Je m’en suis toujours, personnellement, écarté autant que j’ai pu. – Mais esthétiquement j’ai voulu, cette fois, et rien que cette fois, la pratiquer à fond. Aussi ai-je pris la chose d’une manière héroïque, j’entends minutieuse, en acceptant tout, en disant tout, en peignant tout.

Et aussi, comme nos oreilles ont été harassées ces derniers temps par des bavardages d’école puérils, comme nous avons entendu parler d’un certain procédé littéraire appelé réalisme – injure dégoutante jetée à la face de tous les analystes, mot vague et classique, qui signifie pour le vulgaire, non pas une méthode nouvelle de création, mais une description minutieuses des accessoires, nous profiterons de la confusion, des esprits et de l’ignorance universelle. Nous étendrons un style nerveux, pittoresque, subtil, exact, sur un canevas banal. Nous enfermerons les sentiments les plus chauds et les plus bouillants dans l’aventure la plus triviale. Les paroles les plus solennelles, les plus décisives, s’échapperont des bouches les plus sottes.

Extraits de correspondances

 

Après lecture de plusieurs essais en vue de la préparation de cette fiche, je n’ai rien gardé des ces analyses du roman pour la plupart uniquement sociologiques, je ne conseillerais que La passion de Charles Bovary de Marc Girard.

 

Lors de ma 1ere lecture (soyez indulgents, j’avais 13 ans!), mon intérêt s’est porté sur les descriptions particulières « vues » des personnages : L’œuvre repose avant tout sur le discours implicite qui nait de la retranscription esthétique de la subjectivité des regards. Au risque d’en proposer une vision partielle et peut être peu pertinente, je prend donc pour axe créatif la véritable portée de ces descriptions, peintures des émotions individuelles.

 

Celui qui regarde déforme le monde selon sa perception et donne ainsi à entrevoir, via cette altération imaginaire du réel, son véritable ressenti. Flaubert nous propose d’entrer dans les pensées et sentiments des personnages, nous retrouvons ainsi un sujet qui m’est cher : la projection mentale (souvenez vous de la marâtre dans La Folie, et dans Samain, dernière errance, personnification de la démence)

 

La folie, ici, est plutôt une sorte d’aliénation. La passion, le désir, la rêverie romantique – mais aussi et surtout, sujets que je vais illustrer – la dégradation mentale, la tristesse, la résignation et l’aliénation d’Emma dans un monde qu’elle rejette, se lisent dans les regards qu’elle pose sur son environnement.

D’un point de vue personnel, ce roman est, avant toute chose, une série de tableaux justes et poétiques de l’intériorité que des passages narratifs affectent et relient entre eux. C’est ce ressenti, ces rêves romantiques déchus que je veux illustrer dans cette adaptation.

Métaphores et sélections précises

 

A côté des passages descriptifs métaphoriques traduisant les émotions des personnages, les représentations minutieuses d’éléments de décors – procédé le plus fascinant de cette œuvre à mes yeux – possèdent elles aussi une vrai signification. C’est précisément le choix de ce fragment, au détriment de l’ensemble, et restitué avec les détails d’une photographie, qui va révéler ce qu’éprouve celui qui voit.
Dans ce roman, la plupart des éléments visuels nous sont donnés par bribes, morceaux qui attirent au 1er coup d’oeil et éveillent des sensations. Il faudra attendre plusieurs chapitres pour se faire une idée de l’aspect général des amants, la première chose décrite de Emma, vue par Charles, est ses ongles!! Sa longue chevelure, élément à connotation érotique certaine, dévoilant l’aura séductrice de la Bovary, sera le morceau le plus détaillé de sa personne par les regards masculins de l’histoire et par l’auteur, omniscient tout au long du roman :

Elle commençait par retirer son peigne, en secouant sa tête d’un mouvement brusque ; et, quand il aperçut la première fois cette chevelure entière qui descendait jusqu’aux jarrets en déroulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant, comme l’entrée subite dans quelque chose d’extraordinaire et de nouveau dont la splendeur l’effraya.
Ou, d’autres fois, brûlée plus fort par cette flamme intime que l’adultère avivait, haletante, émue, tout en désir, elle ouvrait sa fenêtre, aspirait l’air froid, éparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et, regardant les étoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait à lui, à Léon.
Autour de ces éléments symboliques se cristallisent les émois, mais aussi les souvenirs et regrets de Emma : elle renie son union avec Charles en brulant son bouquet de mariée, elle garde le porte cigare comme une relique du bal de la Vaubyessard, se persuadant qu’il appartient au Vicomte, les souliers de satin portés au bal sont marqués, tout comme elle : « la semelle s’était jaunie à la cire glissante du parquet. Son coeur était  comme eux, au frottement de la richesse, il s’était placé dessus quelque chose qui ne effacerait pas »

Dernier exemple que les analyses scolaire me forcent à citer ici : La trop célèbre casquette de Charles, cette chose, « dont la laideur muette a des profondeurs d’expression comme le visage d’un imbécile », caractérise à elle seule la timidité et l’inadaptation sociale du médecin.

 

Quelques tableaux significatifs

 

Très nombreux sont les passages facilement compréhensibles dans ce livre ou le réel nous est présenté non pas objectivement, mais avec le masque de l’idéal romantique, des instants passionnels où toute émotion est exacerbée : « La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait à ras de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir, trouvé. Puis elle parut, élégante de blancheur, dans le ciel vide qu’elle éclairait ; et alors, se ralentissant, elle laissa tomber sur la rivière une grande tache, qui faisait une infinité d’étoiles, et cette lueur d’argent semblait s’y tordre jusqu’au fond à la manière d’un serpent sans tête couvert d’écailles lumineuses. »
Emma contemple la lune, la veille de sa fuite avec Rodolphe

Ils sentaient une même langueur les envahir tous les deux ; c’était comme un murmure de l’âme, profond, continu, qui dominait celui des voix. Surpris d’étonnement à cette suavité nouvelle, ils ne songeaient pas à s’en raconter la sensation ou à en découvrir la cause. Les bonheurs futurs, comme les rivages des tropiques, projettent sur l’immensité qui les précède leurs mollesses natales, une brise parfumée, et l’on s’assoupit dans cet enivrement sans même s’inquiéter de l’horizon que l’on n’aperçoit pas. »

Emma et Léon se rendent chez la nourrice de Berthe, la proximité et l’isolement des jeunes gens attise le désir.

A l’inverse, la mélancolie effrite les décors. Au parcelles abimées des éléments environnants sur lesquelles le regard de Emma se focalise lors de moment de tristesse, correspond également sa dégradation morale. Son état d’âme est projeté sur l’extérieur. « L’hiver fut froid. Les carreaux, chaque matin, étaient chargés de givre, et la lumière, blanchâtre à travers eux, comme par des verres dépolis, quelquefois ne variait pas de la journée. Dès quatre heures du soir, il fallait allumer la lampe. Les jours qu’il faisait beau, elle descendait dans le jardin. La rosée avait laissé sur les choux des guipures d’argent avec de longs fils clairs qui s’étendaient de l’un à l’autre. On n’entendait pas d’oiseaux, tout semblait dormir, l’espalier couvert de paille et la vigne comme un grand serpent malade sous le chaperon du mur, où l’on voyait, en s’approchant, se traîner des cloportes à pattes nombreuses. Dans les sapinettes, près de la haie, le curé en tricorne qui lisait son bréviaire avait perdu le pied droit et même le plâtre, s’écaillant à la gelée, avait fait des
gales blanches sur sa figure. Puis elle remontait, fermait la porte, étalait les charbons, et, défaillant à la chaleur du foyer, sentait l’ennui plus lourd qui retombait sur elle.

Quelques mois après le bal de la Vaubyessard, nostalgique de cette soirée et prisonnière de sa routine, Emma passe l’hiver dans la solitude et l’inactivité

Elle commençait par regarder tout alentour, pour voir si rien n’avait changé depuis la dernière fois qu’elle était venue. Elle retrouvait aux mêmes places les digitales et les ravenelles, les bouquets d’orties entourant les gros cailloux, et les plaques de lichen le long des trois fenêtres, dont les volets toujours clos s’égrenaient de pourriture, sur leurs barres de fer rouillées. Sa pensée, sans but d’abord, vagabondait au hasard, comme sa levrette, qui faisait des cercles dans la campagne, jappait après les papillons jaunes, donnait la chasse aux musaraignes ; ou mordillait les coquelicots sur le bord d’une pièce de blé. Puis ses idées peu à
peu se fixaient, et, assise sur le gazon, qu’elle fouillait à petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se répétait :
– Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariée ?

Elle se demandait s’il n’y aurait pas eu moyen, par d’autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait à imaginer quels eussent été ces événements non survenus, cette vie différente, ce mari qu’elle ne connaissait pas. » Le Drame Romantique que vit Emma se joue dans les attentes, mais aussi dans le flou permanent des désirs qu’elle a du mal à formuler, inconstance origine d’un non  aboutissement et d’une frustration permanente dont se moque Flaubert : « Elle souhaitait à la fois mourir et habiter Paris », « Peut-être aurait-elle souhaité faire à quelqu’un la confidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d’aspect comme les nuées, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc, l’occasion, la hardiesse.

Notre adaptation

 

Anne Laure – La Marquise

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Je prends pour point de départ le bal à la Vaubyessard. Charles, en remerciement d’une guérison, est invité par le marquis à son bal annuel. Archétype de l’image romantique, ce bal permet à Emma de « découvrir » l’univers aristocratique, qu’elle va totalement diviniser après ce court passage dans le milieu mondain. La découverte est néanmoins superficielle : dans ce contexte festif, nous sommes ici dans la mise en scène et le paraitre.

Son voyage à la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, à la manière de ces grandes crevasses qu’un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes.

Le retour à la réalité lui est ensuite très douloureux, elle attendra en vain une nouvelle invitation l’année suivante. Même partiellement gommé par les faiblesses de la mémoire :

Toutes les fois que revenait le mercredi, elle se disait en s’éveillant : « Ah ! il y a huit jours… il y a quinze jours…, il y a trois semaines, j’y étais ! » Et peu à peu, les physionomies se confondirent dans sa mémoire, elle oublia l’air des contredanses, elle ne vit plus si nettement les livrées et les appartements ; quelques détails s’en allèrent ; mais le regret lui resta. », ce souvenir la poursuivra jusqu’au bout de sa vie, comme l’idéal de l’inaccessible qui fut une seule fois entrevu. Il marque également le début d’une longue recherche floue, inconstante et vaine de l’amour chevaleresque. Marquée à vie, elle imaginera le Vicomte, un de ses compagnons de danse, peu de temps avant sa chute. Après avoir supplié Léon de lui venir en aide, seule une apparition furtive (et imaginaire?) de ce passé la connecte encore à ses idéaux qui lui apparaissent progressivement comme irréalisables « – Gare ! cria une voix sortant d’une porte cochère qui s’ouvrait. Elle s’arrêta pour laisser passer un cheval noir, piaffant dans les brancards d’un tilbury que conduisait un gentleman en fourrure de zibeline. Qui était-ce donc ? Elle le connaissait… La voiture s’élança et disparut. Mais c’était lui, le Vicomte ! Elle se détourna : la rue était déserte. Et elle fut si accablée, si triste, qu’elle s’appuya contre un mur pour ne pas tomber.

Anne Laure n’est pas un personnage mais une Icone. Sous l’apparence d’un fantôme, elle représente les derniers souvenirs de ce bal. Elle symbolise l’image de la mondaine jouissant des plaisirs et de la douceur de vie qu’Emma, petite bourgeoise provinciale, ne connaitra plus. Le choix du lieu… enfin, non, le lieu a choisit le sujet. Parce que certains coups de cœur sont difficilement explicables!

Bien entendu, cette chambre d’hôtel, si elle peut difficilement se faire passer pour une salle de bal, suggère un certain luxe. La couleur blanche et l’aspect moderne de celle ci, en opposition aux colonnes, éléments
romantiques de la pièce, s’apparente à une toile vierge et me donne la liberté dont j’ai besoin pour créer une adaptation onirique, déconnectée de toute démarche historique. La neutralité de cet espace permet quelques fantaisies scénographiques, pour moi, symboliques de l’état mélancolique de notre héroïne. Nous allons créer une sorte de « jardin intérieur » dans cette chambre, essentiellement composé de lierre et
de plantes mortes. Comme la plupart d’entre nous ont pu peut être l’observer lors de repérages pour d’autres projets : dès lors qu’un espace de vie est abandonné, le lierre est un des premiers végétaux qui s’y installe. Il est donc pour moi un élément parlant et approprié dans une scène ou Emma renonce à ses rêves. Le lieu emblématique de l’idéal : le château du Marquis, n’est plus qu’un mirage que la nature reprend.

A l’instant prégnant choisit, Emma va mettre un terme à sa vie, ne sachant plus comment réparer les destructions financières et sentimentales dont elle est responsable. Tous les personnages sont également affectés par cette « dégradation » : La marquise, effacée par les années, Charles délaissé et détesté de sa femme, et Léon, que sa liaison avec sa femme de caractère dérange, seront couverts partiellement de lierre. Seul Rodolphe, personnage non engagé sentimentalement et que la confrontation avec une ancienne amante jouant à l’amoureuse pour obtenir de l’argent ne trouble pas, est épargné du lierre. Il est le seul à qui Emma  n’aura (volontairement ou non) pas causé de réelles difficultés. Ici, l’élément naturel fait un pied de nez au romantique du XIXe car il n’est pas associable au calme et à la paix intérieure, sa présence présage plutôt le futur tombeau de l’utopiste. Ce tableau, mise en scène plus onirique et conceptuelle au vu des créations précédentes, représente le propre regard de Emma sur elle même avant sa mort, sur sa place de femme et   d’amoureuse.
La mise en scène s’inspirera du dernier plan post générique énigmatique de Bluebberry, L’expérience secrète (ben quoi? on a le droit de citer ses films préférés!) qui met en scène et découvre via un long travelling latéral, tous les personnages morts au court de l’action, personnages tous assis sereinement au milieu du désert, en pleine méditation. Ceux qui ont marqué sa vie sont ici dessinés tels que perçus par Emma, dans cet espace intérieur, telles des statues de cire, en spectateurs de son suicide à venir.

Romy – Emma Bovay

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A la manière des personnages des ses lectures, Emma « aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. » Souvent accoudée à sa fenêtre à Tostes ou à Yvonville l’Abbaye, Emma guette et attend désespérément ce bonheur. Mais au fil des années, les médiocres réalités quotidiennes estompent ses espoirs.
Cet espace luxueux et romantique peut s’apparenter aux beaux manoirs dans lesquels la belle aurait voulu couler des jours tranquilles (et paradoxalement débordants d’aventures romanesques!!) Un peu plus lucide de ses dernières mésaventures, elle ne perçoit plus ce jardin d’Eden imaginaire comme lieu d’évasion. Dans ce roman, n’oublions pas qu’Emma est fille de fermier, puis femme de médecin qui se prend pour une femme du monde en se permettant des dépenses excessives et superficielles, dépenses représentées par une pile de boite à chapeau et d’accessoires féminins eux aussi dissimulés sous le lierre. Elle tente de conformer la réalité à ses illusions en imposant de nouvelles habitudes de vie et rituels amoureux à ses amants. Ses liaisons adultères ne sont pas gratuites et doivent combler son besoin d’être épaulée par un prince charmant obéissant à ses désirs :

Puis elle avait d’étranges idées :

– Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras à moi !
Et, s’il avouait n’y avoir point songé, c’étaient des reproches en abondance, et qui se
terminaient toujours par l’éternel mot :
– M’aimes-tu ?

(Emma a Rodolphe)

Même son suicide sera théâtralisé et proche du ridicule : en pleine agonie, elle ordonne à Charles de ne lire sa lettre d’adieu que le lendemain matin, c’est à dire après sa mort. Au travers ses comportements excessifs, j’imagine en Emma une femme rêveuse et mélancolique, mais aussi orgueilleuse et narcissique. Elle considère sa vie comme indigne de la place qu’elle mérite d’avoir. Sa fierté l’empêchera, même lors de sa prise de conscience, au final, assez partielle, de remettre réellement en questions ses choix et son estime d’elle même.

Berthe Bovary

Même si l’idée me mettre en scène une enfant m’a effleuré lors des mes premières recherches, Berthe, est totalement absente du roman, par conséquent seuls des jouets d’enfants évoqueront sa présence.
Emma ne souhaitait pas d’une fille, car elle voulait une descendance plus libre socialement.

Elle souhaitait un fils ; il serait fort et brun, elle l’appellerait Georges ; et cette idée d’avoir pour enfant un mâle était comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances passées. Un homme, au moins, est libre ; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empêchée continuellement. Inerte et flexible à la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec les dépendances de la loi. Sa volonté, comme le voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite à tous les vents ; il y a toujours quelque désir qui entraîne, quelque convenance qui retient.
Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.

– C’est une fille ! dit Charles.
Elle tourna la tête et s’évanouit.

Reniée, l’enfant est gommé par Emma, qui ne manifeste aucune affection pour elle, elle apparaît parfois dans le livre, comme élément d’arrière plan, n’ayant réellement que l’affection de la bonne et de Charles, père malgré lui peu présent à cause de ses obligations de médecin.

Charles, à la maison, l’attendait ; l’Hirondelle était toujours en retard le jeudi. Madame arrivait enfin ! À peine si elle embrassait la petite. Le dîner n’était pas prêt, n’importe !

Elle entendit du bruit au-dessus de sa tête : c’était Félicité qui tambourinait contre les carreaux pour divertir la petite Berthe. L’enfant envoya de loin un baiser ; sa mère lui répondit d’un signe avec le pommeau de sa cravache.
Emma s’en rapprochera à plusieurs reprises dans le livre, mais uniquement pour trouver un échappatoire à son ennui, sa fille n’est qu’un moyen en vue d’une fin : celle de passer pour une femme dévote et vertueuse.
Le véritable contact non surjoué que l’enfant aura avec sa mère la blessera physiquement. Leur second vrai contact la mettra en face d’une mère agonisante car empoisonnée.

 

La petite Berthe était là, qui chancelait sur ses bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mère, pour lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.

– Laisse-moi ! dit celle-ci en l’écartant avec la main.

La petite fille bientôt revint plus près encore contre ses genoux ; et, s’y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros oeil bleu, pendant qu’un filet de salive pure découlait de sa lèvre sur la soie du tablier.

– Laisse-moi ! répéta la jeune femme tout irritée. Sa figure épouvanta l’enfant, qui se mit à crier.

– Eh ! laisse-moi donc ! fit-elle en la repoussant du coude.

Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patère de cuivre ; elle s’y coupa la joue, le sang sortit.

Après la mort d’Emma, Charles meurt, échappant ainsi à une triste fin de vie, ne pouvant se détacher sentimentalement de l’absente. A la fin de son roman, Flaubert indique sans ménagement à son lecteur la misère dans laquelle vivra ensuite l’innocente : abandonnée, livrée à elle même et au monde, Berthe est la seule véritable victime de cette histoire.

Nicolas – Charles Bovary

nicolas

Charles, ou la sincérité cachée derrière le personnage du gentil benêt. Malgré le titre de ce roman, Charles en est le personnage principal, c’est lui que nous suivons de son enfance à sa mort, mais son tempérament effacé sera vite éclipsé par les humeurs tantôt excessives, tantôt inertes, lors des accès mélancoliques de son épouse. Emma, femme très belle et séductrice, est un objet de contemplation pour tous les hommes de ce roman. Lors de ses premiers échanges avec sa future épouse, on peut lire au travers des lignes la gène d’un puissant désir que Charles n’arrive pas à verbaliser et qui le perturbe profondément. Son attirance pour elle est touchante : il la considérera toujours malgré sa place acquise auprès de lui comme inaccessible, icone parfaite de la grâce et de la sensibilité féminine. Contre toute attente, Charles est, au final, le seul vrai romantique, mais romantique modéré de cette histoire. Il se contente, certes, du simple, mais sait admirer, sans toujours le comprendre, le beau.

Elle dessinait quelquefois ; et c’était pour Charles un grand amusement que de rester là, tout debout à la regarder penchée sur son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant, sur son pouce, des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il s’émerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, et parcourait du haut en bas tout le clavier sans s’interrompre.

Elle vit à Rouen des dames qui portaient à leur montre un paquet de breloques ; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa cheminée deux grands vases de verre bleu, et, quelque temps après, un nécessaire d’ivoire, avec un dé de vermeil. Moins Charles comprenait ces élégances, plus il en subissait la séduction. Elles ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et à la douceur de son foyer. C’était comme une Poussière d’or qui sablait tout du long le petit sentier de sa vie.
Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en tête-à-tête, une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille accroché à l’espagnolette d’une fenêtre, et bien d’autres choses encore où Charles n’avait jamais soupçonné de plaisir, composaient maintenant la continuité de son bonheur.

 

Le regard qu’il porte sur Emma se reconnait parmis les autres regards pleins de convoitise qui se posent sur elle : il est celui qui perçoit d’elle les détails le plus fins et les plus esthétiques. Sa capacité à jouir des plaisirs bien réels mais moins prestigieux du quotidien font de lui un romantique humain dont la stabilité des émotion, qualité première de cet homme, est mal perçue par Emma. C’est un homme simple et honnête aspirant à une vie bien trop ordinaire pour Emma. Après avoir projeté sur lui l’image romanesque de l’époux parfait, elle déchante vite. Sans aucun recul ni aucune indulgence envers lui, elle stigmatise tous ces maux sur ce mari aimant et tempéré :

La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêverie. Il n’avait jamais été curieux, disait-il, pendant qu’il habitait Rouen, d’aller voir au théâtre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d’équitation qu’elle avait rencontré dans un roman.

Sa capacité à ne rien deviner des intrigues d’Emma (par confort?) et à tout pardonner à sa femme , à l’opposé du regard très dur et deformant qu’elle porte sur lui (citation) le rend attachant.

 

Il avait sa casquette enfoncée sur ses sourcils, et ses deux grosses lèvres tremblotaient, ce qui ajoutait à son visage quelque chose de stupide ; son dos même, son dos tranquille était irritant à voir, et elle y trouvait étalée sur la redingote toute la platitude du personnage.

 

Ce personnage, dont le manque total d’ambition, en décalage avec les attentes illusoires de quasi tous les personnages du roman, prête à rire. Cependant, ses choix prouvent implicitement qu’une vie menée à l’encontre des obligations professionnelles et sociales auxquelles tous doivent se plier, n’est pas possible. Les mentalités du XIXe siècle n’autorisent pas les choix marginaux. Seul le parcours de Rodolphe n’obéit pas à cette norme. Léon aussi se « rangera ». Dans la société patriarcale que dénonce implicitement Flaubert, une femme, qui deviendra forcément épouse ne peut échapper au futur rôle de mère de famille.
La fin de ce livre surprend le lecteur puisque le romantisme dont fait preuve Charles le mènera aussi à la mort. Inconsolable, il s’oublie en Emma, s’enferme dans la chambre de sa femme, et recherche désespérément sa défunte en marchant sur ses pas, considérant comme reliques les objets qui lui appartenaient. Son face à face avec Rodolphe lui permettra peut être de comprendre qu’il ne retrouvera jamais Emma, pas non plus au travers d’un autre homme l’ayant possédé. Cette prise de conscience a t’elle précipité sa mort le lendemain?
C’est l’homme le plus dévoué à Emma, mais c’est celui qu’elle méprise et veut fuir, elle recherche l’inverse de ce tempérament soumis et discret quelle pensera trouver sous les traits de l’aventurier Rodolphe.

 

Arthur – Rodolphe Boulanger de la Huchette

arthur

Rodolphe, personnage dont je me sens assez proche sur certains aspects est un aventurier bourgeois, premier amant de Madame Bovary. Seul homme de l’entourage d’Emma ayant plus les pieds sur terre que la tête dans les nuages, il est le seul épargné par l’épidémie du bovarysme sentimentale omniprésent dans ce livre. Néanmoins pas totalement préservé de ce défaut…

Très aisé, voulant se faire passer pour noble, Il surjoue son image sociale. La demeure que Emma perçoit comme un grand château est progressivement révélée par Flaubert comme un « simple » manoir.
C’est un séducteur, il cerne vite la belle femme qu’il désire instantanément et s’invente un personnage quelque peu forcé – révélant une certaine critique de la comédie amoureuse – correspondant aux attentes rêveuses de madame Bovary.

 

Et, en achevant ces mots ; Rodolphe ajouta la pantomime à sa phrase. Il se passa la main sur le visage, tel qu’un homme pris d’étourdissement ; puis il la laissa retomber sur celle d’Emma.
Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et frémissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volée ; mais, soit qu’elle essayât de la dégager ou bien qu’elle répondît à cette pression, elle fit un mouvement des doigts ; il s’écria :

– Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous êtes bonne ! vous comprenez que je suis à vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple !
 

Six semaines s’écoulèrent. Rodolphe ne revint pas. Un soir, enfin, il parut. Il s’était dit, le lendemain des comices :
– N’y retournons pas de sitôt, ce serait une faute.

 

Et, au bout de la semaine, il était parti pour la chasse. Après la chasse, il avait songé qu’il était trop tard, puis il fit ce raisonnement :

 

 

– Mais, si du premier jour elle m’a aimé, elle doit, par l’impatience de me revoir, m’aimer davantage. Continuons donc !

 

 

Et il comprit que son calcul avait été bon lorsque, en entrant dans la salle, il aperçut Emma pâlir.
Outre son physique plaisant, c’est aussi le tempérament qu’il juge original de son amante qui va pousser Rodolphe à maintenir artificiellement deux idylles de plusieurs mois, mais il se lassera vite de la soumission de cette exubérante.

 

Mais elle était si jolie ! il en avait possédé si peu d’une candeur pareille ! Cet amour sans libertinage était pour lui quelque chose de nouveau, et qui, le sortant de ses habitudes faciles, caressait à la fois son orgueil et sa sensualité. L’exaltation d’Emma, que son bon sens bourgeois dédaignait, lui semblait au fond du coeur charmante, puisqu’elle s’adressait à sa personne.

Il jugea toute pudeur incommode. Il la traita sans façon. Il en fit quelque chose de souple et de corrompu. C’était une sorte d’attachement idiot plein d’admiration pour lui, de voluptés pour elle, une béatitude qui l’engourdissait ; et son âme s’enfonçait en cette ivresse et s’y noyait, ratatinée, comme le duc de Clarence dans son tonneau de malvoisie.
Ce personnage et la romance passionnelle et tourmentée (romance sentimentale pour Emma, physique pour Rodolphe que son personnage d’amoureux crédule amuse) qu’il contrôle et fait vivre à Emma, marquera particulièrement le parcours de l’idéaliste. L’attraction et le pouvoir séducteur qu’exerce Emma le ferait pourtant vaciller, mais vite se reprendre :

 

Au bout de quelques minutes, Rodolphe s’arrêta ; et, quand il la vit avec son vêtement blanc peu à peu s’évanouir dans l’ombre comme un fantôme, il fut pris d’un tel battement de coeur, qu’il s’appuya contre un arbre pour ne pas tomber.

– Quel imbécile je suis ! fit-il en jurant épouvantablement. N’importe, c’était une jolie maîtresse !
Et, aussitôt, la beauté d’Emma, avec tous les plaisirs de cet amour, lui réapparurent. D’abord il s’attendrit, puis il se révolta contre elle. 

 

Il rejoint ensuite sa demeure pour écrire une lettre de rupture théâtralisée afin de se dérober aux plans prévus le lendemain : la fuite avec Emma et Berthe.
L’étrange et presque malsain duo Rodolphe/Emma oppose et allie deux personnalités marquées. Contrairement aux autres personnages, plus effacés, ces tempéraments forts vont se livrer une sorte de duel amoureux au milieu de cette mise en scène.

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